La
femme et l'alcool
par Laure Charpentier,
présidente de SOS Alcool Femmes.
Attention au regard
des autres, car la femme alcoolique n’est pas une femme malade,
mais une «pocharde». Elle n’est pas digne d’être une femme encore
moins d’être une épouse et évidemment pas du tout d’être une
mère. Elle va devenir peu à peu le colis encombrant qui gêne
tout le monde et qu’on renvoie de médecin en psychiatre, en
attendant la cure obligatoire, la séparation, le divorce ou
le placement d’office… Devant le mur du silence et de la honte
qui va s’ériger autour d’elle, la femme malade alcoolique va
devenir transparente au point de ne plus exister, ni pour elle-même,
ni pour les autres, honte, clandestinité et solitude vont devenir
son lot quotidien. Et ce pour toutes les catégories sociales
et professionnelles. Aujourd’hui, nous assistons à une montée
de l’alcoolisme mondain et d’affaires. Gervaise a disparu au
profit de la fameuse working girl qui signe des contrats et
mène sa carrière comme un homme, oubliant un peu vite qu’il
n’existe aucune différence entre cirrhose mondaine et cirrhose
prolétaire… Comment, dans ces conditions, faire appel à ses
propres ressources ou mobiliser le peu d’énergies restantes
pour faire surface ? La féminitude reste une arme à double-tranchant.
Une femme qui boit ne s’aime plus —s’estelle d’ailleurs jamais
aimée ?— ne se reconnaît plus comme une femme, et par conséquent
renonce tout doucement à plaire et à séduire. Si l’on fait appel
à son souci de beauté, à son charme, à son aspect extérieur,
on tape sur une casserole sans obtenir le moindre son. On fait
du bruit, on se croit important, on s’énerve… et l’on n’obtient
que des silences mouillés de larmes. Dans un état de dévalorisation
avancée, on n’a que faire de recouvrer une beauté, quelle qu’elle
soit : «Fichezmoi la paix, c’est ma peau et j’en fais ce que
je veux !» Cela dépend également de l’âge. Même si une maternité
peut sauver une femme de l’horrible détresse où elle s’est enlisée,
la chose n’est pas toujours possible. De même pour une rencontre
amoureuse, hautement réclamée pour certaines, fortement rejetée
pour d’autres qui s’y sont brûlées les ailes. Quant à la femme
ménopausée qui se sentira sur le déclin de sa féminité, elle
aura perdu toute notion de désir et de séduction : «Je suis
une vieille, moi, désormais !» La dépression va souvent de pair
avec l’alcool et ne fait qu’augmenter le désintérêt pour tout
ce qui concerne la sexualité. Or, qui dit dépression dit traitement
médicamenteux. La femme malade alcoolique, dépressive de surcroît,
va vite devenir, en avalant ses antidépresseurs et ses tranquillisants
mélangés à l’alcool, une polytoxicomane. L’appel à la séduction
et à la beauté n’intéressera pas davantage la femme à tendance
masculine qui refuse a priori toute notion de féminité. L’alcool
est un produit qui en la hissant au rang des hommes, va lui
fournir une illusion, celle de leur ressembler… Estil bon de
souligner également que l’alcool fait oublier parfois à la femme
la disgrâce d’un corps qu’elle n’a jamais accepté comme tel?
Il ne faudrait pas non plus oublier que l’alcool a longtemps
été considéré comme un symbole d’émancipation des femmes. «Elles
nous ont pris tous nos vices, tant pis pour elles, qu’elles
assument!» lançait un homme à la fin d’une conférence sur «la
femme et l’alcool»… Si l’abstinence du produit toxique —en l’occurrence
l’alcool— reste la cheville ouvrière de l’œuvre à entreprendre,
elle ne constitue pas un projet en soi. La femme brisée doit
absolument reconstruire —en solitaire ou en groupe— un nouveau
projet de Vie qui exigera d’elle une réorientation personnelle
profonde et un travail intérieur au quotidien. Par exemple,
elle ne doit pas hésiter à couper les ponts avec certains faux
amis ou relations qui, par leur négativisme ou l’influence douteuse
qu’ils exercent sur elle, peuvent mettre en péril sa force encore
si fragile. Après un bilan personnel où elle évaluera ses points
faibles pour mieux les attaquer, il lui faudra, tout doucement,
apprendre à affronter le regard des autres, le jugement des
autres tout en déjouant certains scepticismes dont elle est
la victime. Qui n’a jamais entendu, prononcées à voix basse,
les fameuses sentences : «Serments d’ivrogne!» ou «qui a bu
boira?» Afin de pouvoir prétendre à l’amour et au respect des
autres, la femme doit apprendre à s’aimer et à se respecter.
Car le seul et unique travail de mobilisation s’adresse à l’âme.
L’alcoolisme étant une maladie de l’âme, il me semble logique,
pour en guérir, de s’adresser à l’âme malade. Le simple fait
de retrouver sa dignité et sa beauté intérieure occasionne,
chez les femmes, bien des déclics en matière de guérison… Il
s’agit de rendre à la femme dépendante et enfermée dans un univers
de destruction l’ouverture sur le monde et la communication
avec autrui. Pour cela, elle doit réapprendre l’Amour. Et ce
n’est ni l’hôpital, ni les cures, ni les médicaments qui lui
rendront cet Amour sans lequel nul ne peut vivre au sens large
et profond du terme. «On boit seul, on ne guérit pas seul !»
Chacun doit absolument découvrir SA formule, SA motivation,
SA voie pour vivre une seconde naissance. Attention, trois facteurs
peuvent bloquer cette reVie : (Rech. Moos USA) 1. Les événements
difficiles de la vie. 2. Les lacunes dans la façon de transiger
avec les émotions. 3. L’insuffisance du soutien dans les ressources
de l’environnement (amisfamille). On voit —à chacun de ces niveaux—
l’importance de l’Amour et de l’amitié. L’Amour ne peut mentir
l’Amour ne peut trahir, l’Amour ne peut mourir. Je reste persuadée,
après 25 ans de militantisme, que l’Amour est le seul moteur
assez puissant pour sortir l’être humain (peu importe le sexe!)
du gouffre de l’alcool ou d’une autre dépendance tout aussi
destructrice. Or, la femme est faite pour donner cet Amour et
le rayonner autour d’elle… C’est ainsi que les femmes pourront
participer de plus près à cette immense chaîne de l’humanité,
en élargissant le champ de la conscience et en diffusant des
paroles de paix. Tant il est vrai que “l’évolution ne consiste
pas à devenir de plus en plus saint ou de plus en plus intelligent,
mais de plus en plus conscient ”…
Notes :
SOS alcool femmes : 01 40 71 04 70