Je
l’ai pourtant tournée, retournée dans
mon esprit, jusqu’à l’épuisement.
J’étais certaine que l’annonce de mon
homosexualité me vaudrait d’être rejetée
par mes proches, mon entourage professionnel, mes voisins.
Et je n’imaginais pas pouvoir trouver la force en
moi de crier mon homosexualité à la face du
monde, alors que jusqu’à présent, j’avais
mené sans le moindre remous, une vie hétérosexuelle
tout ce qu’il y a de plus conventionnelle. À
32 ans, j’étais mariée, j’avais
trois enfants, un chien, une chatte, et tout ce petit monde
s’égayait dans une grande maison à la
campagne. J’avais officiellement tout pour être
comblée. Pourtant, je me sentais en constant décalage
par rapport à ma vie.
La peur me tordait le ventre, paralysant mes gestes, étouffant
mes paroles, vouant à l’échec mes timides
tentatives de coming out. Pourtant, petit à petit,
s’est fait jour en moi la certitude que je devais
assumer ce que je suis, que je devais avoir enfin le courage
d’affirmer «Je suis lesbienne, je suis une gouine»,
et que je devais prendre le risque d’être incomprise,
rejetée, voire bannie. J’avais beau me répéter
que la société hétéro-normée
avait beaucoup évolué, puisque l’homosexualité
n’est plus un délit, l’homophobie ouvertement
déclarée de mon père, et dont il était
très fier, n’était pas pour me rassurer.
Je devais le faire par respect pour moi-même: le désir
des femmes ancré au plus profond de moi ne me laissait
aucun répit; et je n’en pouvais plus de faire
le grand écart entre ce que je vivais et ce que je
ressentais. Je devais le faire pour pouvoir enfin me regarder
dans le miroir sans me renier, pour enfin marcher la tête
haute, et surtout pour être enfin en paix avec ma
conscience.
Alors un jour, je me suis lancée et j’ai plongé
la tête la première dans l’inconnu le
plus total: j’ai fait mon coming out alors qu’aucune
femme ne partageait ma vie ; et je dois avouer que j’étais
persuadée que ce geste me vaudrait de me retrouver
au centre d’un grand vide affectif.
Oh! bien sûr, je n’ai récolté
aucun hourra, et aucun bravo, mais il n’y a pas non
plus eu de rejet définitif. Tous mes amies et amis
ont accepté sans difficultés mon homosexualité,
et ma sœur aussi. Par contre, il aura fallu treize
mois pour que mon ex-mari finisse par accepter l’idée
que notre histoire était terminée. Notre divorce
est aujourd’hui officiellement prononcé, j’ai
la garde de nos enfants et une pension alimentaire honnête.
Disparu le stress des disputes à répétition
dont la violence à fleur de mots menaçait
régulièrement de devenir physique. Évanouis
les sous-entendus plus ou moins graveleux de mon ex-mari
sur mon orientation sexuelle. Oubliée la confusion
systématique entre mon homosexualité et une
bisexualité tellement moins dérangeante parce
qu’elle n’excluait pas les hommes de ma vie
sexuelle. Terminée la peur de ne pas avoir la garde
des enfants. Finie l’inquiétude de ne pas avoir
suffisamment d’argent pour vivre dignement. Envolée
la sourde angoisse de retrouver la maison vidée de
son mobilier en rentrant du travail. Enfui le doute quant
à ma capacité à tout gérer seule.
Et surtout surmontée l’appréhension
de la solitude affective.
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