En
écho à leur position sociale, l’indépendance
financière des femmes est une gageure. Si beaucoup
de jeunes Japonaises travaillent, leur salaire est bien
inférieur à celui des hommes et elles n’occupent
que rarement des postes à responsabilité.
Vivre seule est une sorte d’incongruité et,
de fait, la plupart des Tokyoïtes vivent dans leur
famille jusqu’à leur installation avec une
fille, enfin, bien sûr, une colocataire… La
vie commune est assez courante, mais n’améliore
pas fondamentalement leur situation financière et
l’addition d’une virée nocturne est prohibitive
dans une ville où le coût de la vie est exorbitant.
Certaines filles semblent sortir de nulle part lorsque à
chaque soirée un peu spéciale on croise deux
à trois fois plus de lesbiennes que d’habitude.
Paradoxalement, beaucoup de lesbiennes du sud du pays s’installent
à Tokyo pour pouvoir bénéficier de
l’anonymat de la grande ville et perdent du coup une
certaine liberté dont elles jouissaient en milieu
rural où les femmes travaillent plus que les hommes
et ont ainsi une plus grande indépendance financière.
On est bien loin du mariage homo ou du Pacs dont l’existence
en étonne plus d’une à Tokyo. Loin de
susciter des envies, ce modèle juridique laisse perplexes
les lesbiennes qui sont plutôt réservées
sur la nécessité d’une reconnaissance
légale de leurs amours. Le combat pour les droits
n’est pas une priorité car l’essentiel
est de préserver l’espace privé. Chacune
espère que la société va évoluer
pour leur permettre d’être plus à l’aise
sans pour autant croire que cela puisse venir d’une
volonté politique. C’est dans la perte de valeur
du mariage lui-même qu’elles placent leurs espoirs.
L’importance des apparences, mais aussi la défiance
à l’égard des hommes politiques n’expliquent
pas à elles seules ces réticences vis-à-vis
des combats pour les droits qui animent les communautés
homosexuelles des pays occidentaux. L’absence de culture
associative est une autre raison. Gakuto Takamura, sociologue
du droit à l’université de Tokyo, nous
explique qu’il n’y a pas au Japon de structure
juridique équivalente à notre loi de 1901.
Si une association se crée, le bureau doit être
composé d’au minimum quinze personnes. Ses
membres fondateurs ne sont pas spécialement protégés
par la loi en cas de pépins financiers ou poursuites
judiciaires, et aucun avantage fiscal n’encourage
les associations. Du coup, il n’y a ni centres communautaires,
ni associations d’accueil, seuls des cercles informels
existent. Certains se lancent néanmoins ponctuellement
dans des combats d’envergure : il y a huit ans, par
exemple, à l’université de Waseda, université
privée de Tokyo, le Cercle des étudiants homosexuels
avait engagé une procédure contre le maire
à la suite du refus de celui-ci de leur louer une
salle de réunion sous des motifs fallacieux. La médiatisation
du procès et surtout la condamnation du maire pour
discrimination avait permis de faire parler des quelques
militants homos, mais le soufflé est rapidement retombé
et les média sont revenus à leur quasi-mutisme
sur l’homosexualité. Cette absence de structure
juridique explique aussi pourquoi la Tokyo parade a lieu
irrégulièrement. Elle ne doit son existence
qu’à la volonté des organisateurs et
à leur capacité à s’entendre.
La Tokyo Lesbian & Gay Parade 2000 —A Celebration
of Sexual Minority Pride ou TLGK2K3— a eu lieu le
dimanche 27 août. Elle a été présentée
comme “Une chance pour changer positivement l’image
des minorités sexuelles au Japon”, et comprenait
une marche plus des stands. La marche elle-même a
duré un peu plus de deux heures, démarrant
et revenant au parc Yoyogi, où se retrouvent tous
les dimanches de nombreux groupes d’adolescents rivalisant
d’excentricités vestimentaires. Un peu plus
de 4 000 personnes, principalement des gays, ont participé
à cette journée. Il est notable que le programme
de présentation comportait la mention suivante : “Pour
que TOUT LE MONDE puisse participer en toute sécurité
et l’esprit tranquille nous désignerons certaines
parties du parc et la parade comme secteurs NO CAMERA”4.
La discrétion encore et toujours… La diffusion
d’un reportage d’une dizaine de minutes sur
la Parade à la télévision a été
saluée comme une reconnaissance médiatique
rare. Si l’homosexualité masculine est d’une
certaine manière présente sur les chaînes
de télévision par les multiples caricatures
des “folles” dont les comiques japonais usent
et abusent, les lesbiennes sont invisibles dans les media.
D’une manière générale, une présentation
de la réalité de la vie des homos n’est
pas à l’ordre du jour. Le manque de références
culturelles dans lesquelles les lesbiennes pourraient se
retrouver est un problème crucial. Peu de livres
et à part un film —un documentaire plus qu’autre
chose, fait il y a quelques années par un homme,
et dont le titre et l’objectif sont tombés
dans l’oubli—, c’est le désert.
Aujourd’hui avec Internet, elles trouvent des informations
et des moyens de contact. Des sites présentent les
différents lieux lesbiens de la capitale et proposent
des services de chat et de petites annonces (5). Masami
constate que beaucoup de filles viennent au Madonna après
avoir trouvé l’adresse sur Internet (6).
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