C’est
sans doute à Roppongi, quartier connu pour ses bars
et boîtes chaudes principalement destinées
aux étrangers de passage à Tokyo, que l’on
trouve le plus de filles habillées comme des garçons.
Ce sont surtout des hôtesses hétérosexuelles
payées par les bars pour surfer sur les fantasmes
masculins que l’homosexualité féminine
engendre. Le véritable quartier homo de Tokyo se
situe lui à Shinjuku où l’on trouve
sex-shops, bars, et boîtes. Ces dernières ne
sont pas exclusivement homos mais organisent des soirées
spéciales où gays et lesbiennes font la fête
ensemble et parfois séparément. Si le secteur
compte plusieurs centaines de petits bars gays, les lieux
lesbiens ne sont qu’une dizaine, le plus vieux ayant
dix-sept ans. Certains apparaissent pour disparaître
au bout de quelques semaines. Les bars réservés
aux filles sont rares, la plupart accueillent des garçons
pour des raisons principalement financières. Ce sont
soit des bars tels que nous les connaissons en France, soit
des karaokés. Dans tous, il est courant qu’un
droit d’entrée d’une moyenne de 150 francs
français soit demandé, les consommations étant
facturées en sus. Chaque lieu est le repère
d’un certain type de lesbiennes, des drag kings aux
filles les plus féminines portant cheveux longs et
maquillage, par goût et non pour masquer leur homosexualité.
A Tokyo, il n’y a pas d’archétype de
la lesbienne, mais des styles très variés
se côtoient ou s’opposent jusqu’à
produire de véritables clivages entre lipstick et
butch : ces deux extrêmes se détestent mutuellement,
comme pour reproduire la barrière sociale entre hommes
et femmes. Aujourd’hui encore au Japon, la véritable
ligne de fracture n’est pas entre hétérosexuels
et homosexuels, mais entre femmes et hommes, et ce bien
plus que dans n’importe quel pays occidental. La hiérarchisation
de la société japonaise n’est pas révolue
et être lesbienne c’est avant tout être
confrontée à des exigences sociales sexistes
qui ont la vie dure. La forme de la sexualité elle-même
ne pose pas de véritables problèmes dans la
mesure où les Japonais n’ont pas de tabous
sexuels. Mais cette liberté intime n’est permise
qu’en contrepartie d’une façade où
les rôles sociaux sont précisément définis.
Marino, serveuse au Tamago1, a vécu cinq ans avec
sa copine avant que leurs voisins ne se rendent compte qu’elles
étaient en couple. Aujourd’hui, elle vit chez
sa sœur qui n’est pas plus au courant de son
homosexualité que le reste de sa famille et elle
n’imagine pas leur en parler un jour. Être célibataire
à 30 ans est courageux pour n’importe quelle
japonaise socialement conditionnée à élever
ses enfants en s’occupant du logement familial. Coming
out est l’expression utilisée en japonais pour
ce qui reste une étape que les lesbiennes de moins
de 25 ans passent plus volontiers que leurs aînées,
essentiellement dans le cercle restreint de leurs amies
proches. Cela reste tout de même exceptionnel. L’adage
«Pour vivre heureux vivons caché» est
rigoureusement suivi par les lesbiennes nipponnes. La notion
d’honneur, par exemple, est l’un des obstacles
majeurs à la reconnaissance sociale des lesbiennes.
C’est un leitmotiv dans les discussions que j’ai
pu avoir avec des femmes rencontrées dans les bars
de Tokyo. Masami Kasagawa, patronne du karaoké le
Madonna2, raconte : “J’aimerais bien être
plus active, plus visible dans les média, en particulier
à la télévision, plus engagée
dans des associations, mais il y a ma famille. Mes parents
sont morts il y a quelques années, mais je ne veux
pas gêner ma sœur et son mari. J’ai surtout
peur pour eux, pour leur réputation”. Et si
elle s’en plaint, ce n’est pas le pire pour
elle. “Je pense qu’il est plus difficile d’être
homosexuel aux États-Unis qu’ici au Japon,
car là-bas la religion et sa condamnation morale
de l’homosexualité semblent être une
véritable menace pour les homos. Pas comme ici, où
de ce point de vue-là, la vie est facile si on est
discret”.
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