Il
s’agit d’histoires conflictuelles. Sont-ce des
histoires d’ailleurs ? D’un côté,
les lesbiennes ont depuis quelques décennies fondé
des structures visibles, seules, avec des pédés
ou dans une démarche féministe. D’un
autre côté, les bisexuelles, celles qui militent
pour le droit à leur identité, quel que soit
le contenu de cette identité (mais rien de spécifique
ici), bénéficient de peu de relais associatifs,
et donc d’une visibilité infime. En France,
la seule association bisexuelle patentée est Bi’cause.
Elle propose des rencontres thématiques régulières
au Centre Gai et Lesbien de Paris. Bi’cause n’existe
que depuis décembre 1995; elle ne suffit ni à
impulser une réflexion de fond autour de la bisexualité
dans le réseau élargi des minorités
sexuelles politisées, ni à rompre avec certains
clichés dont font l’objet les femmes et les
hommes bisexuels. Ainsi, les bisexuels des deux sexes seraient
des traîtres et des infidèles : traîtres
car volontairement invisibles et donc bénéficiant
des avantages sociaux impartis à l’hétérosexualité
; infidèles car multipartenaires et sans histoire
collective reconnue, infidèles à l’histoire
politique donc, et au passé que suggère cette
histoire militante. Et Bi’cause ne peut rompre le
maléfice parce qu’une seule association ne
permet pas de créer le sentiment d’un mouvement
populaire de masse, parce qu’elle n’a que six
ans d’âge, et parce que l’expérience
politique relevant aussi d’un apprentissage et d’une
pédagogie, elle n’a pas encore acquis toutes
les ficelles du métier. Mais continuer de reprocher
aux quelques activistes bisexuels femmes et hommes de se
compromettre dans la normalité pose problème.
C’est comme si une force d’inertie incitait
certaines et certains à se garder sous le coude des
boucs émissaires tout trouvés pour éviter
de poser d’autres questions; des questions qui fâchent
celles-la, et auxquelles aucune réponse toute faite
ne peut coller. Par exemple, que signifie ce jugement moral
autour du multipartenariat ? Pourquoi les lesbiennes en
particulier reprochent aux bisexuelles d’être
infidèles ? Outre que les bisexuelles ne le sont
ni plus ni moins que les autres finalement, quel est ce
modèle où les femmes devraient être
les gardiennes des bonnes mœurs, de celles attendues
dans un cadre on ne peut plus hétéronormatif
? Il ne s’agit pas de défendre le multipartenariat,
ni l’exclusivité sexuelle et affective : à
chacune de se positionner. Mais, dans l’énonciation
des clichés, se joue autre chose que de la vérité,
du besoin de délimiter, d’exclure ou d’inclure.
Les questions que renvoie la bisexualité —de
même que certaines formulées par les lesbiennes—
dépassent le strict cadre de la bisexualité,
du lesbianisme ou du féminisme : elles sont transversales
et n’ont d’intérêt que si on ne
les restreint pas aux frontières d’une identité
sexuelle précise. Or, en foutant la merde, en s’attirant
l’opprobre tant des femmes et des hommes hétérosexuels
que des homosexuel(le)s, la bisexualité, plutôt
que d’être vue comme une ennemie à combattre,
devrait être instrumentée pour poser autrement
de vieilles questions jamais résolues : la bisexualité
peut alors devenir un outil de déconstruction des
normes communes à l’ensemble des orientations
sexuelles, bisexualité comprise évidemment,
une arme pour repérer ces injonctions normatives
dont on croit s’être détaché
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